Fameux, les Walser?
Dans l’Exil des Damnés, Gabriel Bender se met dans les pas de la jeune Frani: au début du 14e siècle, sa famille quitte la vallée de Conches pour un avenir meilleur. Et c’est là que les ennuis commencent.
Frani Schwarznase (« nez noir », comme les moutons emblématiques du Valais) n’a pas les yeux dans sa poche et une intelligence vive. Le notaire chez qui la jeun
e fille a été placée comme bonne l’a d’ailleurs remarqué, car il lui a appris à écrire. Mais quel destin attendre pour une fille, née dans une vallée reculée en 1315? Pas grand-chose de bon, d’autant plus que le père a décidé d’emmener sa tribu, ainsi qu’une autre famille, fonder une colonie au-delà des cols.
Si L’Exil des damnés commencent comme une épopée historique, on se doute un peu, vu l’éditeur (Gore des Alpes), que cette transhumance humaine va partir en sucette. Ne serait-ce qu’à la lecture de la description des personnages: louches, tordus, veules, cupides quand ils ne sont pas carrément idiots. Si Tante Lisi « avait la tendresse de la Vierge et l’intelligence d’un roi mage », ce n’est pas le cas d’Oncle Kurt qui « arborait un sourire torve, un regard fuyant, toujours posé là où il n’aurait pas dû » ni de Beat Gelbenschmutz, « un boit-sans-soif de quarante ans ».
Au fur et à mesure des traversées de cols et de montagnes plus ou moins escarpées, le convoi se dépeuple de manière plus ou moins accidentelle et plus ou moins violente. La narratrice tient le décompte exact des pertes animales et humaines. Elle observe également, avec une grande lucidité, les ravages de la toute-puissance paternelle. Et nous offre des interrogations et des constats réjouissants, comme lorsqu’elle comprend que la vie d’une mule compte davantage que celle d’une femme.
Ce court roman n’est pas seulement une noce à Thomas truculente où l’auteur dézingue à tout-va, et où l’humour le dispute à l’horreur. Facétieux, l’auteur s’amuse: mention spéciale à l’apparition d’Anzévui, le prophète de Si le soleil ne revenait pas de Ramuz. Cependant, à travers le regard sans concession de Frani, on découvre aussi un roman d’apprentissage, où la jeune fille, peu à peu, ne se contente plus d’observer et de subir. Lorsqu’elle passe à l’action, on se demande jusqu’où elle sera capable d’aller…
Réjouissante déconstruction du patriarcat allié à la bêtise, l’Exil des Damnés est un régal de lecture et d’humour noir.
Gabriel Bender, L’exil des damnés, Gore des Alpes, 2026.
P.S: ce petit bouquin de 97 pages est le seul rescapé du lot acheté à la Fête du livre de Saint-Pierre-de-Clages, car quelqu’un a, par mégarde, embarqué ma moisson de livres dans le train en direction de Martigny. Si cette personne me lit, je la remercie de bien vouloir rapporter sa pêche miraculeuse à la gare la plus proche.
Pour recevoir mes coups de cœur et idées de lecture, abonnez-vous à mon infolettre.
